La République est un mensonge. La mémoire de l'Algérie française

  • MEDIAPART Par Honoré Chiavarino
  • HISTOIRE
La République est un mensonge. La mémoire de l'Algérie française

La République est partout. Ce qui apparaît comme son récent retour n’est que sa ponctuelle réactualisation. Il est devenu traditionnel, dans le discours politique, que la République soit un fétiche à peu près vide de sens agité faiblement contre les extrêmes-droite, qui, pourtant, elles, ne remettent jamais vraiment en cause cette même République.

Cet article expose une des premières causes de l’absurdité républicaine actuelle en rappelant les origines de la cinquième République, et de la contradiction a priori insoluble qu’elle met en évidence.

Qui se souvient de la guerre d’Algérie ? Ou plutôt : comment se souvient-on de la guerre d’Algérie ?

Nous vivons dans une République issue de cette guerre. La Ière était issue de la Révolution de 1789 ; la IInde de celle de 1848 ; la IIIe de l’ordre moral qui suit la Commune ; la IVème de la Résistance (donc, de la Seconde guerre mondiale). Chacune avec ses fortunes diverses : pour les trois premières, une fin malheureuse dans la dérive vers un régime autoritaire. La IVème République est donc à ce jour la seule qui ait enfanté une autre République, non pas autoritaire mais présidentielle. Mais elle l’enfante cependant qu’elle meure à cause, en très large partie, du conflit en cours en Algérie française. Ceci : nous l’avons oublié – du moins, il me semble que l’on ne s’en souvient jamais premièrement.

La Vème République baptisée par la guerre d’Algérie

La Vème, c’est de Gaulle. A la fois traître, solutionneur, éternel triomphateur, dictateur, prophète, icône, monument. Mais de Gaulle, c’est l’Algérie. Le 8 mai 1945, la Libération est fêtée à Sétif et Guelma : on brandit le drapeau algérien. Le 11 mai, une opération de maintien de l’ordre commandée par de Gaulle est entamée, par l’armée. On torpille depuis la rade, on mitraille depuis les collines, on bombarde depuis les airs[1].

Que dire du 17 Octobre 1961 ? Reconnu – enfin – par la République en 2012 via son président, l’assassinat de militants pacifistes défilant entre Clichy et Paris ne dit pourtant pas son origine, comme le rappelle Raphaëlle Branche : « Pour la première fois, et il était temps et c'est un progrès important, un président de la République reconnaît ce qui s'est passé le 17 octobre 1961. Mais il ne dit pas qui a commis la "sanglante répression", en l'occurrence la police parisienne, qui a agi sous les ordres du préfet de police, Maurice Papon, lui-même sous l'autorité du gouvernement du général de Gaulle »[2].

Enfin, de Gaulle, c’est aussi la trahison de l’Algérie française pour l’OAS qui a plusieurs fois essayé de l’assassiner après l’indépendance algérienne, notamment au Petit-Clamart.

François Mitterrand, un autre « grand » de la Vème, l’éternel opposant du général de Gaulle : c’est aussi l’Algérie, version IVème République. Son implication en tant que ministre de l’Intérieur puis de la Justice est désormais bien connue[3].

Evidemment, d’autres liens existent entre l’Algérie française et la République, notamment dans son corpus de lois (comme la loi sur le droit du sol). Il faudra en détailler quelques unes dans un prochain article. Cependant, la question que fait émerger a minima ce bref rappel est celle de la difficulté de « mettre en mémoire » ce conflit dans l’espace républicain.

La République et la mémoire

La « mise en mémoire » de l’histoire est un processus complexe, heurté et pluriel. L’espace manque pour détailler ce processus, mais il faut au moins retenir de Pierre Nora[4] : « Ce que l’on appelle en France ‘mémoire nationale’ n’est autre que la transformation de [la] mémoire historique de fond par l’invasion, la subversion, la submersion des mémoires de groupe ».

Il n’y a donc, pour commencer, jamais une mais plusieurs mémoires ; elles s’incarnent sous des formes et des temporalités différentes selon les groupes dont elle est issue. La mémoire « collective » de la République, qui revêt en cela un aspect « officiel », doit donc envahir, subvertir et submerger les mémoires particulières.

Les débats autour de la « loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » de 2005 sont en ce sens particulièrement significatifs. Ils sont très bien rappelés dans l’article dédié de Wikipédia : ils montrent la présence dans le débat public d’une réelle controverse, qui est en fait la réactualisation d’une opposition idéologique au sujet de la colonisation.

Vouloir inscrire dans une loi les « aspects positifs » de la colonisation française, et, plus avant, dans les programmes scolaires, répond toujours d’une forme d’incompréhension de l’histoire coloniale, et, de fait, de la non-pénétration de l’historiographie des études postcoloniales (pourtant doté un corpus très large).

Ce débat oppose des Républicains entre eux. Il ne révèle pas tant la diversité de la République qu’un attachement sous-jacent à un universalisme historique, une certaine idée de la civilisation et, enfin, un racisme qui ne dit pas son nom. Nicolas Sarkozy en témoignera très clairement dans son fameux « Discours de Dakar », sorte d’hallucination anachronique.

Le processus de mise en mémoire ne se heurte pas seulement à l’idéologie et à l’inaudibilité du champ historiographique contemporain. Il se confronte également à la puissance de certaines clientèles, dans des territoires à la géopolitique locale bien déterminée.

A ce sujet, Nice (il faudrait élargir à l’ensemble de l’arc méditerranéen) est un cas particulièrement éclairant, qu’il s’agit de détailler.

La clientèle pied-noire ou l'impossible mémoire

A Nice, dans le « Square Alsace-Lorraine » l’on trouve une statue commémorant l’Algérie Française, avec une inscription à la mémoire de Roger Degueldre. Ce nom, dont peu se souviennent, est celui d’un des principaux activistes de l’OAS. Ancien résistant, il intègre la légion étrangère en 1945, s’illustre en Indochine et intègre le fameux 1er REP (Régiment d’Etrangers Parachutistes, celui du jeune Jean-Marie Le Pen). Il est le cofondateur des « Commandos Delta », le groupuscule opérationnel parmi les plus violents de l’OAS. Il participe à l’assassinat des civils du Centre Educatif Social de Château-Royal[5]. Roger Degueldre a été condamné à mort et fusillé le 6 Juillet 1962.

Le nombre de rapatriés s’installant à Nice est d’environ 30 000[6] : déjà, de 1957 à 1960, l’on compte sur les listes électorales de la commune 3 400 inscriptions de « Français d’Afrique du Nord ». Les Alpes-Maritimes apparaissent alors comme un refuge pour ces populations contraintes à l’exil, puisque de nombreuses initiatives[7] contribuent à renforcer le sentiment de solidarité des élites locales. La ville de Nice accueille un meeting de soutien à l’Algérie Française, le 17 Octobre 1962[8], réunissant plus de 1 300 sympathisants, dont, notamment, Jean-Marie Le Pen – alors député de la Seine – et Jacques Peyrat, plus de vingt ans avant son élection à la mairie. Les élections législatives de novembre 1962 correspondent à la formation d’une clientèle électorale par diverses forces politiques de droite et d’extrême-droite. Jacques Peyrat, candidat dans la deuxième circonscription des Alpes-Maritimes, affiche cet appel sur ses tracts :

Nous voulons, pour l’expansion et la réputation de notre ville, rétablir aux lendemains des déchirements 1’unité, par une amnistie totale qui atténuera le drame de 1’armée, celui des Français d’Algérie. Ces derniers ont droit à la sollicitude de la nation ainsi qu’à une réparation intégrale des dommages et spoliations subis, seuls moyens d’assurer 1’intégration morale et matérielle de nos malheureux compatriotes[9]

Les élections municipales de 1965 voient l’alliance conclue entre Jean Médecin (maire de Nice) et les rapatriés triompher dès le premier tour. Médecin entame son dernier mandat grâce à l’appui des 20 000 votants rapatriés[10]. « Jean l’Africain » a su, certainement par antigaullisme, sympathie pour les rapatriés et opportunisme, sceller le sort de sa dynastie municipale avec cette nouvelle clientèle.

La mort de Jean Médecin, entre les deux tours de l’élection présidentielle, ne marque pas la fin de l’union sacrée de la dynastie avec les rapatriés. Son fils, Jacques Médecin, journaliste et dirigeant d’un journal plus que sympathique à l’égard de l’Algérie Française[11], élu au fauteuil de son père en 1966, remplace le « roi Jean » dans le cœur des pieds-noirs. En 1987, une réunion de pieds-noirs se déroule à Nice [vidéo de l'INA], sur la place Masséna, en sa présence, ainsi que celle du premier Ministre, Jacques Chirac, et d’un ancien général putschiste et chef de l’OAS-Oran, Edmond Jouhaud[12]. Il est des plus unanimement applaudi par les 40 000 rapatriés venus, notamment, assister à une messe prononcée par les cinq anciens évêques d’Alger.

Le clientélisme n’a toujours pas disparu aujourd’hui, et Christian Estrosi continue d’entretenir ce précieux lobby au sein d’un électorat qui lui semble assez largement acquis. La mairie de Nice a en effet un intérêt particulier pour cette catégorie, singulière, comprenant à la fois des rapatriés et des descendants de rapatriés. Elle dispose d’une adjointe municipale « à l’euro-méditerranée, au CUM[13] et aux rapatriés ».

A Nice, le 1er juillet 2012, le jour des 50 ans du référendum d’autodétermination de l’Algérie, Christian Estrosi, député-maire, inaugure un monument dédié à la mémoire de l’Algérie Française, devant un public de harkis et de rapatriés. L’article de Nice-Matin qui en fait la recension est édifiant.

Et son tire, stupéfiant : Le monument qui fait de Nice la capitale de l’Algérie française .

Nicolas Sarkozy avait ici-même [au CUM, NdlA] présenté les excuses de la Nation aux harkis et aux rapatriés. Aujourd’hui, pas plus qu’hier, nous n’avons cependant à faire acte de repentance vis-à-vis de ce que vous, donc la France, avez construit en Algérie. Nous n’avons à présenter d’excuses à personne pour le bilan de l’Algérie française.

Ainsi s'exprime Christian Estrosi, député-maire de la République, lors de l'inauguration du monument.

La sacralisation de l'Algérie française

La faillite mémorielle de la République se situe, précisément, dans ce type de marquage de l’espace, par la monumentalisation et son discours. Les lieux de mémoire possèdent une visibilité et une sacralité – qui implique un rituel. Les monuments aux morts, par exemple, sont marqués rythmiquement chaque année, par une réunion publique (républicaine) et son cortège de symboles (le drapeau, l’hymne, les anciens combattants). On dépose dans l’espace sacré – l’intérieur de l’enclos qui entoure souvent le monument – une gerbe de fleurs ; et le discours, prononcé par un représentant de la République, invite au souvenir et au refus répété de l’oubli. Quelques autres monuments dédiés à l’Algérie française dans le Sud-Est et plus de détails sur l’inauguration

Inscrire un monument dans l’espace revient ainsi, pour la République, à autoriser la sacralité de l’Algérie française.

Il faut aller plus loin que la nécessaire dénonciation. Il faut penser cela comme une faillite de la République, tout comme l’on pense facilement, trop facilement, à la faillite de la République dans les « quartiers » et les « écoles de la République ».

La République se nie elle-même. Je parle ici d’une négation à l’échelle d’une ville, qui, sur le principe d’une nostalgie, sacralise un régime colonial sans équivalent, et avec lui une guerre dont la violence, physique et psychologique, ne cesse d'être décrite par les historiens depuis désormais plus de trente ans. Plus encore, la République autorise que l’on célèbre, ici ou là, les crimes d’un groupe paramilitaire, l’OAS, tuant sans distinction civils et militaires, européens ou musulmans.

Est-ce ainsi que vit la République ? Notre République, celle que nous chérissons et à qui nous prêtons longue vie à chaque fin de meeting politique, celle à laquelle nous nous référons contre les fascismes de toute nature, celle à laquelle nous rattachons les principes de 1793 et l’élan social de 1848, la laïcité, les Droits de l'Homme...

Cette République est une fiction. Mieux : elle est un mensonge.

[1] Les chiffres des victimes des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont controversés (entre 100 victimes, pour les estimations les plus basses et 40 000 pour l’Etat algérien). Charles-Robert Ageron, père de l’historiographie française de la guerre d’Algérie, évoque entre 5 000 et 6 000 morts à la suite de la répression du 11 au 23 mai.

[2] Article du Monde.

[3] Benjamin Stora, François Malye, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Calmann-Lévy, 2010.

[4] Pierre Nora, Présent, nation, mémoire, Gallimard, 2011.

[5] Un réseau éducatif pour indigènes fondé par Germaine Tillon. Parmi eux étaient Mouloud Feraoun, et cinq autres volontaires. Ils sont alignés le long d'un mur, à l'extérieur, puis fusillés.

[6] Dominique Olivesi, « L’utilisation des rapatriés dans les Alpes-Maritimes (1958-1965) », Bulletins de l’IHTP, Bulletin n°79 : Les Français et la politique dans les années soixante (II)

[7] Sous l’égide de comités pilotés par les antennes locales du CNIP, le Centre National des Indépendants et des Paysans.

[8] Soit le premier anniversaire de la tragédie du 17 Octobre 1961 et des pacifistes algériens « noyés » par les effectifs de la police de Paris, sous le commandement de Maurice Papon.

[9] Cité par Dominique Olivesi, op. cit.

[10] 15 % de l’électorat de l’époque – Ils bénéficient de trois strapontins municipaux. A l’échelle départementale, lors des élections présidentielles de 1965, le candidat d’extrême-droite Tixier-Vignancourt, partisan convaincu de l’Algérie Française, obtient 12,5 % des suffrages – son score national est de 5 %. A Nice, François Mitterrand arrive, au second tour, 7 000 voix devant le Général de Gaulle.

[11] Le Flash de la Côte d’Azur

[12] Certes, ce dernier avait été gracié – après que sa condamnation à mort eut été commuée en prison à perpétuité – et réintégré, en 1982, dans les cadres de l’armée

[13] Centre Universitaire Méditerranéen, fondé par Paul Valéry. Voir aussi l'article de blog de Mediapart en faisant la narration.

30 janvier 2015 | Par Honoré Chiavarino (médiapart)

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