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MEDIAPART : Lettre à mon fils, parti faire le djihad par Mouloud Akkouche

« Quelle est ta propre part au désordre dont tu te plains ? »

Freud

Tout explosera demain à 8H30. Les décombres encore fumantes, le pays connaîtra ton nom. Le mien aussi. Ce nom que tu détestais tant. Seul Nounours est au courant de mon acte. Il a tenté de me dissuader. En vain.

Je suis assis sur le balcon de notre appartement. A mes pieds, un sac avec un thermos de café et des clopes. Une vue plongeante sur le barnum qui abritera les officiels. Monté au même emplacement où, durant des années, un cirque s'implantait quelques jours au cœur de notre cité. Des barrières ont été installées pour éloigner les habitants du quartier et tous les curieux à l'affut des têtes couronnées de la République. Un spectacle à ne pas rater.

Plusieurs vigiles, avec des chiens, patrouillent. Je connais la plupart. Plus le moindre véhicule dans les rues avoisinantes. Jamais vu le quartier aussi vide.

Quarante neuf ans que je vis dans cette ville. La clinique où j’ai vu le jour se trouve au centre-ville, à trois kms à vol de bus. La clinique où tu es né aussi. Je sais, je sais, je radote. Contrairement à ta sœur, tu écoutais sans sourciller mes histoires de "c'était mieux avant". Laisser tomber le passé ? Se conscarer exlusivement au présent de notre drame familial ? Sans remonter le temps, impossible de faire le tri de mes erreurs. Raconter l'aveuglement d'un père.

Né dans cette ville, je ne la quittais que pour des colonies de vacances. Moments inoubliables;sans doute eux qui me poussèrent à devenir animateur, dès l’âge de 17 ans. Je compris aussitôt que c’était ma voie. Tout en bossant, je passais un diplôme d’éducateur spécialisé. Après deux années dans une autre ville de banlieue, je revins sur la commune. Assez rapidement, on me confia une structure d’accueil de jeunes en difficultés.

Le centre des Acacias. Un établissement ultramoderne inauguré en grandes pompes par les huiles de la réinsertion et la protection judiciaire de l'enfance. Quel trac le jour de mon discours au micro. Raide comme un piquet sur l’estrade, j’avais l'estomac noué. A nos pieds les officiels et quelques habitants triés sur le volet. Première fois officiellement au-dessus de mes proches. Mon père, assis à la troisième rangée, était sanglé dans son costume du dimanche. Droit comme un I. Souvent, il massait son ventre qui hébergeait une mâchoire avide; elle le videra entièrement en trois mois. Je ne l’ai pas quitté des yeux en prononçant mon putain de discours. Son regard, rougi par l’alcool, fut ma bouée de sauvetage ce jour là. Hors de question de craquer devant lui.

Un an plus tard, tu naissais.

Dans la ville, tout le monde me connaît. Et je connais tout le monde. Impossible de faire un pas sans taper dans une main ou embrasser des joues. «On dirait que c'est toi le premier magistrat de cette commune, lâcha une fois la maire. Elle me demandait souvent de l'accompagner. Surtout dans les quartiers loin du centre ville. Contrairement à son prédecesseur, elle appréhendait de venir dans notre cité. Très mal à l'aise. Elle a fini par dégoter un autre parachute.

Déménager? Quitter notre 22 ème étage ? J’aurais pu descendre du plateau. Me rapprocher du centre et du métro comme me le conseillait mes « nouveaux amis». Vivre au quotidien avec les gens auquel je ressemblais de plus en plus. L'adjoint au logement aurait sans doute accéléré ma demande de mutation de logement social. Pourquoi avoir refusé ? Peur de trahir ma classe d’origine ? Questions que je ne posais pas ou restées dans mes parts d'ombre. Pas besoin de grandes explications. Je me sentais juste bien sur les hauteurs de la ville. Pourquoi me priver d’une telle vue ?

Sur ce balcon, je me sens comme un aigle sur son rocher. Chaque saison, des horizons différents viennent picorer au bord de ma fenêtre. Des nuages à portée de mains. Parfois par temps clair, elle n'est là que pour moi, enracinée au cœur capitale, sa pointe plantée dans le ciel ; aujourd’hui crayon métallique sur une page rougie de sang. Certains peuvent passer des heures devant un aquarium. Moi c’est assis sur mon fauteuil, face à la baie vitrée. A toute heure, des anonymes se croisent, se doublent, se poursuivent, se télescopent… sur le périf. Jouets du même manège.

En quelques années, j’étais devenu un acteur social très important dans la ville. Entendu - rarement écouté-des élus, des journalistes du mensuel municipal, et aussi de la presse écrite et audiovisuelle nationale. Ces derniers ne venaient généralement que pour des incidents, rodéo, voitures crâmés, tournantes, etc; plus enclins à assombrir le tableau. Tandis que les premiers, arpentant en permanence le terrain, étaient contraints d'embellir la réalité. Fantasmes et réalités à tous les étages.

Et l’ascenseur coincé depuis 40 ans au sous-sol.

Puis ta mère débarqua dans ma vie. Artiste peintre venue animer un atelier peinture dans mon centre. Une boule d’énergie et d’enthousiasme. Un jour de printemps, nos deux mondes, si éloignées,se rapprochèrent sous une couette. Puis, armé de son sourire inoxydable, elle posa ses crayons et pinceaux dans mon petit studio. Ma famille et les copains ne voyaient pas notre relation d’un bon œil. Qu’est-ce qu’il fout avec c’te bourge ? ! Sa famille aussi n’aurait pas non plus misé sur nous deux.Notre couple, côté à 50 contre 1, en surprit plus d’un à l’arrivée. Bref, une histoire d’amour.

Peu avant ta naissance, nous emménageâmes dans un appartement plus grand, dans le même immeuble. Ta mère travailla à mi-temps jusqu’à ton entrée à l’école. Puis, trois ans plus tard, ta sœur pointa son nez. De la maternelle à la troisième pour toi, ta sœur jusqu’en terminale, vous firent vos études dans les établissements du quartier et de la ville. Scolarisés avec nos voisins.

Pas comme ces gosses qui quittent leur maisons ou appartement, passent devant le collège de leurs anciens copains de maternelle, traversent les frontières du quartier pour gagner un établissement – public ou privée - dans la ville huppée la plus proche, ou à Paris. Migration pendulaire de collégiens. A l’époque, j'avais beaucoup de mal à comprendre leurs parents «éviteurs scolaires ». Surtout ceux de gauche, défenseurs des sans papiers et de l’école républicaine, prompts à donner des leçons de vivre ensemble, critiques virulents du beauf (terme très réducteur) xénophobe et contre le mélange.... Un cocktail de contradictions. Eux qui avaient raison. Si je t'avais inscrit dans un autre collège...

Pourquoi les enseignants ne m’ont pas alerté ? Un gosse qui dérape ça se voit. Une attitude inhabituelle en classe, dans la cour, ses fréquentations… Des éléments susceptibles d'indiquer un changement de personnalité. Pourquoi ne pas m'avoir convoqué ? Ou même fait un signalement auprès du rectorat ? Voilà que je fais comme les parents des gosses dont je m’occupais au centre. Si leur progéniture évitait la prison ou n'y retournait pas, je devenais un demi-dieu. Mais si leur gamin s’enfonçait dans la délinquance, j'étais responsable de tout ce qui leur arrivait. Le fameux « à cause des autres » qui m’a toujours très agacé.

A la décharge de tes profs, tu n’étais pas si détectable que ça. Pas le même profil que les trois tueurs du mois de janvier. Fils d’un directeur de centre éducatif, enseignant à la PJJ, et d’une artiste peintre. « Gosse de bobo », te vannais-je quelques fois. Tu n’aimais pas ma plaisanterie, j’ai cessé de te taquiner là-dessus. Pourtant la réalité. Tu faisais de la musique au conservatoire municipal, partais à toutes les vacances(pas dans les colonies de la ville), traîné au théâtre, cinéma, dans les musées. Chez nous, des toiles aux murs, une bibliothèque, pas de télé, des DVD, des CD. Sans oublier Charlie Hebdo aux chiottes en compagnie du Monde diplomatique. La parfaite panoplie du fils de bobo ( terme aussi réducteur que celui de beauf ). Impossible donc d’accuser, comme c'est souvent réellement le cas, la misère sociale et culturelle. Pas le candidat idéal pour un plongeon dans l'obscurité.

L’été de tes 16 ans, tu pris le train avec des copains et copines, direction l’Espagne. Nous reçûmes une carte postale. Ta mère l’a gardée. "C’est super ! On s’éclate dans les vagues et dans un super camping avec piscine. Mais ici ça pue la thune." Ca m’avait fait sourire. J'avais pensé qu'il fallait que tu améliores ton orthographe.

Etrange ironie de l'Histoire. Presque 80 ans plus tôt, des hommes,parfois,très jeunes,débarquaient en Espagne.Tous les « Bella Ciao » et autres « Commandante Che Guevara », que ta mère t'avais appris, transformés en « Allah Akbar ». Le gosse sur mes épaules lors des manifs échouant dans des villes dévastées par la guerre. Notre éducation anticléricale se vautrant sur un tapis de prière. Pourquoi tout avait foiré?

Pour lire la suite,cliquer sur le lien en bas de page,merci.

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