Algérie/Benflis: «Je réclame une période de transition démocratique»

Algérie/Benflis: «Je réclame une période de transition démocratique»

Ali Benflis, 70 ans, avocat deux fois battu à la présidentielle par Abdelaziz Bouteflika, vient de fonder son parti Avant-garde des libertés. Il revient sur la paralysie qui frappe le pouvoir algérien.

Battu à la présidentielle en 2004 et 2012 par Abdelaziz Bouteflika, Ali Benflis avocat de 70 ans, ancien du FLN, fut tour à tour directeur de campagne et Premier ministre de ce dernier. Celui à qui on reproche d’avoir crédibilisé une opération électorale jouée d’avance, vient de fonder son propre parti politique, Talaiou El Houriyet (Avant-garde des libertés)

Quel constat faites-vous de la situation du pays ?

L'Algérie est dans une double impasse, politique et économique, sans précédent. Le pouvoir s’enfonce dans le déni complet de la situation interne et externe. Sur le plan diplomatique on a l’impression que le pays ne pèse plus. Le pouvoir continue d’acheter la paix sociale en utilisant la corne d’abondance des hydrocarbures, qui va inévitablement se tarir. Le Premier ministre (Abdelmalek Sellal, ndlr), il y a quelques jours, a précisé si cela continue de la sorte il faudra en appeler à l’emprunt alors que le pays disposait il y a encore quelques mois de larges réserves et d’un bas de laine conséquent.

La situation est réellement préoccupante car on a l’impression d’un pouvoir totalement coupé des réalités. Un pouvoir autiste qui ne répond plus sauf à ses propres clientèles ou ses propres groupes d’intérêts. Les commandes de l’Etat sont inopérantes, le gouvernement ne gouverne pas, le Parlement ne légifère pas. Les wilayas (préfectures) attendent des instructions qui ne viennent pas. Les institutions républicaines n’assument plus leurs missions. Quant à l’administration, elle est livrée à elle-même et ne répond plus à ses missions de service public. Une situation de désordre institutionnel qui affaiblit dangereusement l’Etat. Et je ne parle même pas du Conseil des ministres, qui ne s’est réuni qu’une seule fois depuis le début de l’année…

Vous préconisez un nouveau pacte démocratique qui serait en quelque sorte incarné par votre nouveau parti, Avant-garde des libertés ?

Il faut sortir de cette paralysie. Nous avons affaire à un régime totalitaire qui nous rabâche qu’il faut prendre le chemin des réformes alors qu’il ne manifeste aucune volonté politique de les engager. Un pouvoir issu de la fraude ne peut bénéficier d’aucun crédit. Le champ des libertés se rétrécit à mesure que le pouvoir accumule les échecs, les improvisations et les dérives affairistes. Il a fallu six mois pour que le ministre de l'Intérieur nous accorde le droit de tenir notre congrès. Non seulement ce ministère nous a fait perdre un temps précieux mais de plus, il s’arroge le droit de se substituer à nos militants pour juger du succès ou de l’échec du congrès et déjà il exerce un chantage sur l’octroi de l’agrément à notre parti. Notre Congrès est ainsi placé sous une surveillance infantilisante, une pression de plus.

Quel rôle devrait incarner l’armée dans une transition démocratique que vous réclamez ?

L’armée a des missions constitutionnelles permanentes qui sont la sauvegarde de l’indépendance nationale, la défense de la souveraineté nationale, de l’unité et de l’intégrité territoriale du pays. Dans cette période de transition démocratique que je réclame, et qui doit passer par les urnes, l’armée, naturellement, aura à jouer un rôle de suivi, d’accompagnement, et de garantie de la mise en œuvre des engagements pris par toutes les composantes politiques.

Et si cette «transition» ne devait pas avoir lieu ?

Je ne veux pas imaginer le pire… Je fais donc confiance à la sagesse des Algériens. Mais je suis convaincu que l’Algérie est prête pour cette transition. Nous la devons au peuple qui est fatigué de ce théâtre des ombres et de cette confiscation de ses libertés démocratiques.

Algérie/Benflis: «Je réclame une période de transition démocratique»

Le pays est-il aux mains d’un clan affairiste qui s’est niché au plus près du pouvoir présidentiel ?

En tout cas, chaque jour apporte son affaire. Puis il y a les rumeurs, les chausse-trappes mises en place par le pouvoir qui cherche à manipuler, à compromettre. Il faut garder une distance avec ce jeu des rumeurs qui empoisonne la société algérienne. Le pouvoir en joue par ailleurs. La puissance de ce clan autour du Président s’explique simplement par le dénominateur commun : la survie du régime. Il y a également la manne financière qui permet d’acheter la paix civile et d’entretenir de puissants réseaux clientélistes fondés sur des pratiques comme le régionalisme, le népotisme, le favoritisme et l’affairisme. Il y a aussi les relais internationaux du régime qui ont pour mission de lui procurer une légitimité de l’extérieur faute d’une légitimité à l’intérieur.

Comment expliquer cette seconde visite de François Hollande courant juin à Alger ? Un appui au régime ?

Ce sont essentiellement des intérêts économiques conjoncturels. L’économie française traverse une phase difficile avec un chômage élevé qui présente un coût politique important dans la perspective de la prochaine présidentielle. Notre pays est considéré comme un pays solvable, en même temps demandeur d’équipements et de biens de consommation. De son côté, la France contribue à cette légitimation internationale du régime que je viens d’évoquer.

Avez-vous été reçu par l’ambassadeur de France ces derniers temps ?

Je n’ai pas été reçu par l’ambassadeur de France pour la simple raison que je n’ai pas sollicité d’audience. En revanche, je l’ai reçu, à sa demande, au siège du parti, et j’ai donc eu l’occasion de lui exposer ma proposition de sortie de crise que j’avais rendue publique.

Rien n’échapperait donc au naufrage ?

En fait, l’échec est partout. Le pouvoir n’a pas de projet politique, il préserve le statu quo paralysant ; il n’a pas non plus de modèle économique, il se contente de gérer la rente des hydrocarbures. Le pacte républicain reposant sur la confiance entre gouvernants et gouvernés est rompu. On parlait de naufrage. L’échec de l’agriculture n’est qu’un exemple de plus qui illustre les mauvaises politiques menées par ce régime. Notre pays importe de manière frénétique. Notre dépendance des importations a atteint un niveau scandaleux. Que ce soit pour les produits alimentaires, pour les équipements et intrants pour l’industrie, ou encore pour les services. Comment expliquer que tout est importé : 60 milliards de dollars (55 milliards d'euros) d’importations en 2014 !

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